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20 janvier 2005

Phénoménologie politique

En feuilletant le Dictionnaire de philosophie politique, je découvre une entrée intrigante concernant la phénoménologie politique. Intrigante, car, comme chacun le sait, il n'y a pas de philosophie politique chez Husserl et encore moins chez Heidegger.

Or, si un certains nombres de questions politiques sont bien posées, comme

Quelle est, en vérité, la nature des choses politiques, de la cité, du politique ? Quels sont les principes directeurs de tel ou tel régime politique ? Quel est le meilleur régime, ou celui qui est le plus juste ? Quel est le sens de notre action commune, quels sont les principes qui guident notre manière de vivre en commun ?

Dictionnaire de philosophie politique, entrée Phénoménologie politique.

on ne trouvera rien dans cette entrée qui justifie ce titre, aucune réponse phénoménologique n'est donnée, si ce n'est un vague paragraphe consacré à la distinction husserlienne entre monde originaire monde naturelle.

Si le reste du dictionnaire est du même tonneau, cela risque d'être très décevant.

10 février 2004

Ontologie de la relation chez Marx

Le texte se propose de mesurer les implications philosophiques de ce que Balibar a appelé, à propos de la philosophie de Marx, une ontologie de la relation. L'analyse historique du traitement de la catégorie de relation et de son rapport avec la catégorie de substance est la prémisse nécessaire à toute tentative de penser la philosophie spinoziste comme une ontologie radicale de la relation, ontologie qui toutefois ne peut être pensée comme une philosophie première mais doit toujours être pensée comme seconde par rapport à un matérialisme de la rencontre (au sens du dernier Althusser).

Vittorio Morfino, Ontologie de la relation et matérialisme de la contingence

19 janvier 2004

Futur Antérieur

Le numéro 27 de la revue Futur Antérieur, consacré au concept d’Empire, est désormais en ligne : En attendant l’Empire.

18 octobre 2003

Laïcité

C'est bien la peine d'attacher une importance aux mots pour finalement écrire un article qui porte le titre de Foulard islamique. Oui, c'est vraiment bien la peine.

Noyé par la logorrhée spectaculaire actuelle, je m'y perds. Que nous dit-elle ? Une chose très simple :

  • il faut interdire le foulard islamique au nom du principe de laïcité.

Il y a au moins deux choses étonnantes dans cette proposition. La première est que ce principe s'appliquerait à des élèves, alors qu'il semble pourtant bien qu'il n'est valable que pour les fonctionnaires. La seconde est que cette interdiction doit passer par une loi, alors qu'il existe déjà un Avis du Conseil d'État portant sur la question de savoir

si, compte tenu des principes posés par la Constitution et les lois de la République et eu égard à l'ensemble des règles d'organisation et de fonctionnement de l'école publique, le port de signes d'appartenance à une communauté religieuse est ou non compatible avec le principe de laïcité

Avis du Conseil d'État n° 346.893 du 27 novembre 1989.

Après avoir rappelé les textes constitutionnels, législatifs et les engagements internationaux de la France, le Conseil d'État précise que

le principe de la laïcité de l'enseignement public, qui est l'un des éléments de la laïcité de l'Etat et de la neutralité de l'ensemble des services publics, impose que l'enseignement soit dispensé dans le respect d'une part de cette neutralité par les programmes et par les enseignants et d'autre part de la liberté de conscience des élèves. Il interdit conformément aux principes rappelés par les mêmes textes et les engagements internationaux de la France toute discrimination dans l'accès à l'enseignement qui serait fondée sur les convictions ou croyances religieuses des élèves.

Avis du Conseil d'État n° 346.893 du 27 novembre 1989.

On ne saurait être plus clair. Il en résulte que

dans les établissements scolaires, le port par les élèves de signes par lesquels il entendent manifester leur appartenance à une religion n'est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité, dans la mesure où il constitue l'exercice de la liberté d'expression et de manifestation de croyances religieuses.

Avis du Conseil d'État n° 346.893 du 27 novembre 1989.

En précisant toutefois

que cette liberté ne saurait permettre aux élèves d'arborer des signes d'appartenance religieuse qui, par leur nature, par les conditions dans lesquelles ils seraient portés individuellement ou collectivement, ou par leur caractère ostentatoire ou revendicatif, constitueraient un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande, porteraient atteinte à la dignité ou à la liberté de l'élève ou d'autres membres de la communauté éducative, compromettraient leur santé ou leur sécurité, perturberaient le déroulement des activités d'enseignement et le rôle éducatif des enseignants, enfin troubleraient l'ordre dans l'établissement ou le fonctionnement normal du service public.

Avis du Conseil d'État n° 346.893 du 27 novembre 1989.

Cet avis a été écrit il y a maintenant quatre ans. Qu'est-ce qu'une loi, aujourd'hui, va modifier ? L'une des réponses à cette question consiste à expliquer que l'institution d'une loi a pour but de protéger l'école et, à travers elle, les valeurs de la Républiques. Cela semble impliquer que la République serait menacée, voire en danger et que cette menace viendrait directement de filles qui portent un foulard. J'ai beau relire la phrase précédente, je n'arrive pas à croire que l'on puisse soutenir sérieusement un tel argument. Dans une société friande de chiffres, il n'est nulle part mentionné la proportion d'élèves voilées par rapport aux élèves qui ne le sont pas : voilà pourtant quelque chose qu'il serait intéressant de connaître, au moment où ce gouvernement n'a que le mot de nécessité à la bouche.

C'est parce que je n'arrive pas à prendre au sérieux un tel argument que je ne crois pas que des élèves voilées présentent une menace pour la République. Cela suppose que je sois capable d'estimer un nombre à partir duquel le port d'un signe religieux à l'école devienne une menace. L'objection est simple : si vous considérez que ces quelques cas ne constituent pas une menace, à partir de quel nombre cela devient-il une menace ? Je pourrais répondre à cette question à partir d'une analyse des paradoxes du sorite, mais cela n'aurait aucun sens parce que cette question se dissout dans la seule réponse que je peux faire : une société menacée par un bout de tissu est effectivement menacée par n'importe quoi.

Que changerait une loi ?

Un autre angle d'attaque, autrement plus sérieux celui-là, consiste à partir du point de vue de ce que l'on pourrait appeler la condition de la femme. Je ne vais pas énumérer tous les arguments, ils sont suffisament connus : les femmes qui portent un foulard le font involontairement, soit par ignorance, soit par qu'elles y sont contraintes (pression familiale, manipulation des imans et/ou des avocats, etc.). Alors qu'il faudrait justement pointer en quoi il s'agit là d'un véritable asservissement de la femme, tout est fait pour entretenir la confusion :

  • confusion entre une situation locale (au hasard, la Phrance) et une situation globale (au hasard, l'Afghanistan),
  • confusion entre les femmes qui luttent pour ne pas porter le foulard et un État qui interdit d'école des femmes-filles qui le portent,
  • confusion entre les signes, entre d'un côté, les vêtements religieux et de l'autre côté, au choix, le vêtement laïque (autrement dit la blouse), le vêtement économique (la marque) ou le vêtement érotique (le string).

Bien sûr, s'il s'agissait de kippa et non pas de voile, il n'y aurait plus de problème : aucun député ou sénateur ne prendrait le risque de se voir traiter d'antisémite.

En fait, ce qui gêne le plus dans toute cette histoire, c'est que les filles-femmes concernées viennent d'une famille où le père, juif laïc, est l'avocat d'une association contre le racisme et la mère, kabyle baptisée catholique, c'est-à-dire qu'elles portent volontairement ce morceau de tissu. Et il est vrai qu'une loi va immédiatement faire cesser cette situation insoutenable.

7 octobre 2003

Foulard islamique

Via multitudes-infos, une solution au port du foulard islamique : elles n'ont qu'à porter un foulard bleu blanc rouge.

J'ai la vague impression que poser la question en terme de pour ou contre n'apporte rien. Et d'ailleurs pour ou contre quoi ? Le foulard islamique ? L'exclusion des élèves ? Le vote d'une loi ? Décidemment, je me rends compte que tout ceci n'est pas très clair pour moi. Je ne comprends pas l'expression médiatique pas de signe religieux dans l'École de la République. Je ne comprends pas non plus pourquoi cela apparaît si soudainement : car enfin, à qui voudrait-on faire croire que l'exhibition de deux personnes présenterait une quelconque menace, en regard du nombre total des élèves dans les classes de Phrance ? Deux gamines comme arme de destruction — distraction ? — massive de la République, voilà un problème très sérieux qu'il faut résoudre au plus vite.

Dans La critique et la conviction, Paul Ricœur resitue la problématique de la laïcité dans son contexte européen historique :

Il faut partir de la résolution des guerres de religion dans l'Europe centrale, avec la paix d'Augsbourg en 1648, c'est là que, pour la première fois, a été défini un État fédéral — encore faible, encore extrêmement lâche —, le Saint Empire romain germanique, mais qui admet néanmoins dans son espace de souveraineté plusieurs religions.

contexte bien souvent ignoré parce que les solutions françaises seraient prétendument les meilleures sans voir qu'elles doivent être remises en place dans un espace cosmopolitique où il en existe d'autres, comme, par exemple,

la fondations des États-Unis par des dissidents d'églises instituées, qui ont par conséquent ouvert un espace tout différent du nôtre, où le politique et le religieux sont dans un rapport non conflictuel

À cette ignorance historique et à cette prétention universalisante françaises s'ajoute une confusion dans l'usage français du terme de laïcité, là où il faudrait distinguer entre la laïcité de l'État et la laïcité de la société civile.

Au premier usage correspond une forme négative de la laïcité, telle qu'elle est caractérisée par l'article 2 de la Loi du 9 décembre 1905,

La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.

que Ricœur définit comme une laïcité de l'abstention :

Il s'agit là du négatif de la liberté religieuse dont le prix est que l'État, lui, n'a pas de religion. Cela va même plus loin, cela veut dire que l'État ne pense pas, qu'il n'est ni religieux, ni athée ; on est en présence d'un agnosticisme institutionnel.

Cette laïcité de l'abstention ne signifie pas la neutralité de l'État, car, à partir du moment où, comme le précise l'article 13 de la même loi,

L'État, les départements, les communes et les établissements publics de coopération intercommunale pourront engager les dépenses nécessaires pour l'entretien et la conservation des édifices du culte dont la propriété leur est reconnue par la présente loi.

il ne peut pas y avoir d'ignorance réciproque entre le théologique et le politique, mais l'attribution rigoureuse d'un rôle à chacun à l'intérieur de cette séparation.

Le second usage du terme de laïcité correspond à une forme positive de la laïcité, que Ricœur nomme laïcité de la confrontation, et qu'il caractérise par la qualité de la discussion publique et l'acceptabilité des arguments de l'autre. Elle s'appuie sur le désaccord raisonnable (l'expression est de Rawls) et l'acception du fait qu'il y a des différences non solubles. Avec cette forme de laïcité,

le maximum de ce que j'ai à demander à autrui, ce n'est pas d'adhérer à ce que je crois vrai, mais de donner ses meilleurs arguments.

Tout ce contexte est complètement occulté dans le traitement médiatique du foulard islamique, alors que l'école est justement le lieu où se croisent ces deux formes de laïcité, celle de l'État et celle de la société civile, ce qui contribue à rendre le problème autrement plus complexe qu'on voudrait nous le faire croire.

On y retrouve tout d'abord cette laïcité de l'abstention avec la proclamation de la liberté de l'enseignement :

L'État proclame et respecte la liberté de l'enseignement et en garantit l'exercice aux établissements privés régulièrement ouverts.

Article L151-1 du Code de l'Éducation.

ce qui revient à dire que l'État n'assure pas entièrement la distribution de l'éducation, mais que l'éducation est l'un des biens (comme les rôles, les droits, les charges, etc.) qu'une société civile distribue.

Lorsque l'État assume ce rôle, il a une obligation de composer avec la pluralité des opinions propres aux sociétés modernes. Il y aurait deux aspects dans cette composition :

  1. un aspect d'information, qui devrait porter sur la présentation et la signification des textes du judaïsme et du christianisme, textes qui ont fondés notre culture ;
  2. un aspect d'éducation à la discussion, qui prendrait en compte la pluralité des opinions pour préparer les enfants à cette laïcité de la confrontation : il faut leur apprendre à être de bons discutants.

Il y a bien sûr une relation entre ces deux formes de laïcité, laïcité de confrontation et laïcité d'abstention, la première produisant à un moment de l'histoire un vouloir vivre ensemble, c'est-à-dire une certaine convergence de convictions.

Bon, je me suis éloigné de mon sujet initial, mais au moins les choses ont pris une certaine perspective.

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